Même s’il peut apparaître comme une relecture désopilante mais un peu facile de Crime et Châtiment, L’Homme Irrationnel, le nouveau film de Woody Allen, se donne légèrement les allures d’une réflexion philosophique sur la valeur de nos actes. Alors qu’il est au volant de sa voiture en direction de son nouveau poste, le professeur Abe Lucas, déprimé et désabusé, incarné par la voix off qui parle en son nom, nous rappelle les tenants et les aboutissants de l’impératif catégorique de Kant.
Une leçon de philosophie
Le prof de philo à la réputation de Don Juan, fraîchement débarqué dans une petite ville américaine, scande mollement à ses élèves la façon dont Kant établit la possibilité d’une morale absolue, idéale. C’est la Raison qui dicte à la volonté son devoir, et elle est à la recherche d’une loi inconditionnée, et valant absolument. Il ne s’agit pas simplement d’établir des recettes empiriques pour la vie heureuse, mais de donner à notre existence, la dignité de l’inconditionné, une valeur absolue indépendante des circonstances ou des intérêts.
La Bande-Annonce
Mais la moralité ainsi envisagée, tombe dans les mêmes contradictions que la raison spéculative : les actes semblent y être superflus. C’est ce que reprochait déjà Hegel à Kant alors qu’il le surnommait « la belle âme » : cette personne pleine de bonnes intentions mais incapable d’agir et de s’engager en quoi que ce soit. C’est ainsi qu’Abe se tourne également vers l’existentialisme de Sartre, virant parfois au désespoir philosophiquement assumé de Kierkegaard alors qu’il n’est pas chrétien, et qu’il ne peut s’en remettre à un salut divin.
Panne d’inspiration et de désir
C’est à force de nager à contre-courant vers un idéal régulateur inaccessible que Abe a fini par épuiser sa capacité d’expression dans le monde concret. Déprimé, désabusé, il est en panne de créativité, d’inspiration et de désir. Le seul remède à cette âme métaphysique en peine de convaincre, devient le sort que lui réserve la roulette russe, ou à défaut, le passage à l’acte, enfin !
C’est alors qu’intervient la relation vieux libidineux / jeune fille évanescente, si chère à Woody Allen. Jill Polar, l’étudiante préférée de Abe, pense qu’il devrait retomber amoureux, d’elle évidemment. Mais le Prof-Grincheux voit les choses autrement. Ce n’est pas dans les sentiments qu’il compte s’investir, mais dans « la bonté de son vouloir ».
Il refuse aussi les appels de sa collègue La-Prof-Désespérée qui lui fait des avances tous azimuts. Il a pour seule motivation de mener à bien le projet qui l’excite : passer à l’acte pour faire le bien, par devoir et non par intérêt comme le préconise le penseur du Königsberg.
Vivre d’un acte, fût-il absurde ou criminel
Agir -quitte à sombrer dans le mal radical- mais agir en vue d’un bien universel, pour que le monde soit meilleur. Telle devient l’obsession du Prof-Buveur-de-Whisky. Il s’agit surtout de sortir de l’impasse, celle où son désir s’est lamentablement échoué, pour tenter de réactiver sa joie de vivre. Mais à l’instar de ces deux étudiants de Chicago qui, en 1924, invoquaient le surhomme de Nietzsche pour justifier de l’assassinat «gratuit» d’un enfant (comme le raconte Meyer Ervin dans Crime), Abe donne du sens à son acte en utilisant la philosophie qu’il enseigne à contre-emploi.
C’est ce retournement qui fait basculer le scénario du tragique au comique, le professeur déglingué se révèle être plein de charme au moment même où il se désincarne radicalement de tout ce qu’il enseigne. Le film de Woody Allen garde une certaine tension tout au long du périple du Prof-Assassin, mais il reste dominé par un vent de légèreté, voire même une certaine nonchalance du réalisateur. Moins ronflant que dans Magic In The MoonLight, la leçon est au final humoristique bien davantage que morale ou philosophique.
Avec le comique tendresse, le crime imparfait est délicieux
Le crime reste toujours imparfait, par essence mais aussi par envie. À force de nous transporter dans un décor bucolique et de nous faire évoluer dans une histoire dépourvue de toute fioriture, Woody Allen fait de ce récit (censé être macabre) un moment plutôt agréable qui nous recentre sur des personnages très attachants. Pour notre plaisir, L’Homme Irrationnel fait encore entendre ce ton incomparable de la politesse du désespoir propre au cinéaste new-yorkais préféré des français. Et puis, nul ne peut résister au charme de Joaquin Phoenix.
« Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissante », disait Kant : « le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi »… Deux choses ne lassent jamais dans un Woody Allen : le choix de ses acteurs, et l’idée d’une créativité qui –même si elle est un peu redondante- ne s’arrête jamais.
À voir à Strasbourg, dans les cinémas UGC Ciné-Cité et Star Saint-Exupéry
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