Au premier abord, l’exposition de la Chambre nous procure le plaisir du voyageur qui flâne, le nez en l’air, et se délecte du moindre détail car il lui paraît exotique. Le décor est planté dès l’entrée avec une immense vue de désert, additionnée de quelques élément humains. La visite de la ville peut commencer, mais elle n’aura rien de touristique. On y croisera quelques éléments attendus : le pick-up, le bowling, les vétérans, les chapeaux de cow-boys, … Mais Ronan est un aventurier sensible, qui se laisse porter par le feeling et va à la rencontre des gens, et par là même évite les lieux communs .
« Sur ce projet en particulier, j’ai travaillé ma sociabilité. Peut-être parce que je n’ai pas l’habitude de rester aussi longtemps – dix jours – dans un même endroit. Cela se traduit par des cadrages plus serrés : parfois, je suis vraiment rentré dans l’intimité des vies. »
Des rencontres contrastées
La première personne qu’il aborde sera également sa relation la plus forte. Joanna, médecin, croise son chemin par hasard et partagera de nombreuses promenades et conversations. Mais il y a aussi le shérif, qui l’emmène en patrouille un après-midi puis lui donne une grosse bible à tranche dorée : un avatar de l’Amérique décomplexée qui ne voit pas de problème dans le mélange entre justice et religion.
Il faut dire que la population de Truth or Consequences (ou « T or C » comme disent les habitants) est majoritairement blanche et chrétienne – évangéliste, de surcroît. Ce qui rend d’autant plus drôle la présence d’un vieux peintre assez connu aux Etats-Unis pour ses représentations suggestives de cow-boys dénudés.
L’atelier de Delmas Howe donne sur la rue, et souvent les passants changent de trottoir pour ne pas voir ses tableaux. Pour un visiteur comme Ronan, impossible de ne pas faire de lien entre le manichéisme évoqué par le nom de la ville et ce qu’on y croise.
Un parfum de déliquescence
La population de T or C n’atteint pas les 10 000 habitants, et l’ennui se fait ressentir dans les scènes ou des adolescents se regroupent autour de leurs voitures faute d’autre lieu de rencontre. Ronan intercale plusieurs vues d’une nature aride, qui cerne et s’immisce dans la ville comme pour faire écho à son désœuvrement.
Il y a bien le lac artificiel, initialement destiné aux seuls besoins d’irrigation et aujourd’hui colonisé par les plaisanciers malgré l’aspect lunaire du paysage. Mais le niveau d’eau baisse d’année en année et semble vouer la ville à la disparition. Certains habitants vivent de l’ancienne activité de tourisme thermal, d’autres croient au potentiel économique du Spaceport tout proche, d’où Virgin Galactic lance ses vols commerciaux. Cependant, la plupart des jeunes rêvent de partir.
Une scénographie au service de l’expérience du spectateur
Ronan Guillou souhaite faire partager son expérience sensorielle et relationnelle au spectateur. Pour faire ses images, il utilise un Hasselblad : cet appareil argentique permet de ne pas cacher son visage lors des prises de vue, et donc de rester en contact avec son sujet et son environnement – ainsi que d’engager la conversation grâce à la curiosité qu’il suscite. Il en résulte des images au format carré, encadrées de chêne « pour se rapprocher au maximum de la couleur du désert ». Des enceintes diffusent des extraits d’interviews, et les murs portent des phrases issues de correspondances, de comptes Facebook ou de discussions. Ronan explique :
«Je voulais créer des renvois – évidents ou pas – entre les différents éléments de l’expo : les personnages, les lieux, les situations sont liés, plus ou moins directement, et cela correspond à ce que j’ai ressenti là-bas ».
En embarquant dans ce voyage subjectif, on se prend à s’attacher à ce lieu à la fois si réel et si fictif.
Ronan, lui, continue ses explorations aux Etats-Unis pour lesquels il se passionne depuis quinze ans. En ce moment, il travaille sur l’Alaska.
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